Environ la moitié des gays, vivant en couple aujourd'hui, déclare ne pas être fidèles. Lors des relations extraconjugales, les prises de risques persistent, sans forcément entraîner la mise au courant du compagnon. Qu'est-ce qui explique que ces dérapages, pourtant vécus comme tels, soient si délicats à confier au partenaire officiel ? Prenons le cas des couples ouverts, pour qui le dialogue devrait a priori être plus facile. Ils ont préféré établir un contrat, s'autorisant des relations sexuelles multiples sous certaines conditions, plutôt que de vivre l'adultère « à la papa ».
Et pourtant... Le décalage est parfois énorme entre le discours sur la transparence et le secret qui entoure leur sexualité extraconjugale. Plusieurs raisons à ce silence. Côté principes, la revendication d'autonomie est forte. Certes, on n'est pas censé mentir puisqu'on a refusé la monogamie au nom d'une certaine honnêteté vis-à-vis de ses désirs. Mais pas question pour autant de devoir rendre des comptes : chacun a promis de respecter la liberté del'autre ! Exit, donc, les questions au partenaire, susceptibles de virer à l'interrogatoire. La crainte de transmission du VIH ou d'IST n'est alors que l'arbre qui cache la forêt, une peur prétexte, révélatrice des autres inquiétudes portant sur la relation elle-même. Le « couple ouvert » est le lieu d'une plus grande liberté, mais il y a un prix à payer : la peur de voir son mec en préférer un autre après avoir pu « le prendre à l'essai », celle de perdre son statut privilégié pour devenir un parmi d'autres, etc. Ce type d'incertitudes plane fréquemment surles relations non exclusives débutantes. Les pratiques extraconjugales parlent aussi indirectement de la qualité relationnelle du couple, de l'entente sexuelle, despossibles manques... À la pénétration anale, particulièrement si elle est passive, est souvent associée une intimité liée à l'abandon de soi et à la fusion des corps : rien d'étonnant à ce que l'on se passe de mots. Lorsque, au sein du couple, les amours illégitimes sont abordés, les détours, les non-dits, les euphémismes sont fréquents car il est aisé de s'imaginer la difficulté de son partenaire à entendre les détails d'une intimité partagée avec quelqu'un d'autre que lui.
Ceci est d'autant plus vrai que, souvent, derrière le terme d'"accord" conclu entre les deux membres du couple, il n'existe qu'une règle a minima - le choix commun du safer sex. Ce qu'on s'autorise mutuellement, les risques qui en découlent : rien de tout ça n'est discuté en détail. Les règles de conduite fonctionnent donc en grande partie sur de l'implicite.
Mais tout le monde n'est pas Madame Irma : sans rien se dire, comment deviner ce que l'autre considérera comme une transgression ou une faute ? Or, lorsque le contrat a pris le relais des normes conjugales traditionnelles, la confiance prend une importance considérable dans la dynamique du couple. Impossible de la remettre en question sans risquer d'aller au clash.Voilà comment naît une situation à risque. La confiance est érigée en norme absolue mais, en même temps, le plus grand flou règne sur les règles de conduite à adopter à l'extérieur. À cela s'ajoute la perception parfois très hasardeuse, ou même erronée, que certains ont de leurs propres prises de risques. Reste donc à (ré)inventer les outils du dialogue pour conjuguer sans danger vie de couple et sexualité non exclusive.
Merci à Arnaud Lerch, sociologue à l'Université Paris-Descartes, CERLIS (CNRS).
Bibliographie
"Transparence, verbalisation, silence : la gestion de l'information quant aux prises de risques dans les couples gays multipartenaires", in Homosexualité et sida : les défis de la prévention, ANRS, coll. Sciences socialeset sida, Paris, 2007.
"Les normes amoureuses et pratiques relationnelles dans les couples gays : héritage et inventivité", Informations sociales n° 144, 2007.Stratégies de révélation du statut VIH. Périodique, Transcriptase. Volume, fascicule, 127.
"Réécrire le script ? Conjugalité et sexualité dans les couples gaYs non exclusifs", in Mariages et homosexualités dans le monde, l'arrangement des normes familiales, sous la direction de Virginie Descoutures, Marie Digoix, Éric Fassin, Wilfried Rault, Autrement éditions, Paris, 2008.