Le bi c'est comme le yéti, on se dit que ça n'existe pas. Jusqu'au jour où je suis tombée sur mon mec en train de mater un site porno gay. Clairement, ça n'était pas pour le boulot, Andréas est dentiste. Je suis une fille qui n'a pratiquement que des amis gays, les rares couples hétéros que je connais vivent repliés au fin fond du XVème, quartier si encombré de poussettes que mon horloge biologique m'interdit d'y mettre les pieds. Souvent, je suis invitée dans de jolies garçonnières, où les murs sont recouverts de portraits de types à l'appareil génital surdimensionné et où le gode de François Sagat est rangé à côté de la télécommande. Une photo de pornstar, ce n'est pas ça qui m'effraie.
Mais que mon Andréas bande pour un autre que moi, plus velu et doté d'une bite énorme/je préférais «la» bite énorme que
je n'aurai jamais, ça m'a comme dit Woody Allen, « mis l'ego juste en-dessous de celui de Kafka ».
« C'est plus fort que moi », m'a-t-il expliqué. Notez que j'aurais pu m'en douter : mon Andréas, je l'avais ramené à la maison un dimanche matin, la truffe bien lustrée même en fin d'after. Après m'avoir sautée six fois d'affilée comme un Cheyenne, sa phéromone exhalait toujours le dernier
Jean-Paul Gaultier ...
« C'est qui ? », j'ai fait en désignant l'écran de l'ordi et décidée, en début de scène à rester chic.
« C'est Jules, je me le suis fait hier. » Oups...Un coming out à la sauce bi ? Au début - suis-je bêtement petit-bourgeoise - j'ai cru qu'Andréas allait me quitter. J'étais le « placard » dans lequel son homosexualité sommeillait - mais alors très enfouie, on venait de passer trois semaines
à baiser comme des demeurés. Hier, c'était certes brutal mais il lui était somme toute devenu évident qu'à choisir,
il préférait se faire prendre. Au moins il me la faisait à l'endroit si j'ose dire, à la réglo. Pas de mensonges, mon mec à moi il me parle d'aventures, mais il n'est pas comme ces types mariés qu'il croise au sauna à l'heure du
déjeuner.
Les clandestinos, les Manu Chao du contrat matrimonial, ceux qui ne disent pas à leur femme qu'ils se tapent un mec à midi et prétendent qu'ils vont revoir « Bienvenue chez les Ch'tis » entre collègues. (« Encore ! »).
Non, Andréas ne me quitte pas. Il n'est ni un homo refoulé ni un hétéro planqué, il est simplement bi. « Il y a des jours où j'ai envie d'un garçon sans pouvoir me passer des filles. J'ai des moments garçons et des moments filles. Et vice-versa. »
Moi : « Mais moi, je suis fidèle... »
Andréas : « Ça ne me dérange pas ! »
Vous noterez au passage qu'on n'est pas à un paradoxe près : être bi n'empêche pas d'être macho.
Moi : « Tes hommes mariés, leurs capotes sont fournies avec les tickets resto ? Je te demande ça parce que tu essayes souvent de ne pas en mettre avec moi. »
Et là je prie super fort dans ma tête. Andréas, non. Ne me fais pas le coup que le mec est plus safe, parce que ses chemises sont amidonnées, qu'il a les joues rondes et que tous les soirs, il met les pieds sous le boeuf carottes conjugal.
Des joues rondes et rouges, même Blanche Neige elle sait aujourd'hui qu'il ne faut pas s'y fier et que ça ne dit rien du statut sérologique.
Andréas : « Tout ce que je sais, c'est que toi et moi, on est amoureux... »
Moi : « Amoureux ?! »
Voilà, c'était dit mais ce n'était pas exactement la déclaration d'amour dont j'avais rêvée : toi en train de te palucher sur Grossteub.com. Et moi, en mégère, les poings sur les hanches façon « Le retour de Martin Guerre ». Mais j'ai une fâcheuse tendance à la dépendance sentimentale. Et quand on a goûté au meilleur trip sex and love de ces cinq dernières années, on n'a pas envie de lâcher la passion fusionnelle comme ça.
Alors je lui dis tout : Andréas, c'est pas possible que tu ailles te faire sucer et qu'après tu me demandes de mettre ma bouche, sans rien. Et si tu tombes amoureux d'un garçon aux joues rondes et aux chemises bien repassées, tu peux être sûr qu'en fermant la porte de son appartement, après avoir embrassé sa femme et son bébé, rangé son Blackberry et son carnet de tickets resto, ton chéri aura bien pris soin de n'avoir aucune capote sur lui. Je veux bien essayer de continuer avec toi, avec eux, même si tes goûts me renvoient une image de moi incomplète, je ne veux pas que tu te sentes à moitié bien avec moi. Tu peux bien aller voir tous ces garçons qui te flattent, ça me flatte au fond si tu me reviens toujours, je suis prête à ne jamais te lâcher du moment que tu enfiles ta capote tout le temps, comme une alliance.
Mais Andréas n'entend pas. Il apparaît que je dramatise du fond de son déni. Et moi je n'ai rien dit de tout ça ou si peu. Alors j'ai dérapé. Je l'ai traité de « connasse ». En rigolant. Figurez-vous qu'il l'a mal pris. Et il est parti en claquant la porte. C'était notre première dispute... Vous pensez qu'il y en aura d'autres.